Veille réglementaire et stratégique appliquée au ecommerce

Alibaba et Amazon accélèrent leur présence en Arabie Saoudite

Julien Fontaine

Le projet Vision 2030 du prince héritier Mohammed ben Salmane attire à nouveaux les géants de la tech. Les uns ont besoin de la technologie, les autres du marché. Un point sur le cloud, la vente en ligne, la logistique et la technologie dans une région où les nouvelles relations entre le Royaume et Israël modulent un marché au centre d'enjeux géopolitiques et macro-économiques qui dépassent parfois l'imagination.

Plan de l'article:

  • Un contexte temporairement peu propice aux affaires
  • Huaweï au centre d'enjeux multiples
  • Google et Alibaba se partagent le Cloud
  • L'enjeu de la ventes en ligne (Cainiao Network & Amazon au Moyen-Orient)
  • Le plan pharaonique Vision 2030

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Un contexte temporairement peu propice aux affaires

Jeff Bezos et le prince héritier Mohammed ben Salmane (MBS) n'étaient pas les meilleurs amis du monde, suite à la fuite de photos embarrassantes du magnat américain possiblement organisée par les services secrets saoudiens en représailles aux déclarations de Bezos sur une futile histoire de collaborateur du Washington Post découpé en morceaux dans l'ambassade saoudienne en Turquie.

Quand la plateforme américaine s'est officiellement lancée en Arabie saoudite en juin 2020 sour le nom Amazon.sa, la querelle publique entre Bezos et le prince héritier saoudien avait déjà éclatée. La saga avait alimenté les spéculations selon lesquelles Amazon pourrait se retirer des affaires dans le pays, mais, la société de Seattle a suivi son plan au Moyen-Orient alors qu'elle avait racheté pour $580 millions la plus populaire place de marché de la région, Souq.com en 2017.

Le 2 octobre 2018, Jamal Khashoggi, un chroniqueur du Washington Post et critique acerbe du gouvernement saoudien, a été brutalement assassiné et démembré à l'intérieur du consulat du Royaume à Istanbul par une équipe d'agents saoudiens. Ses chroniques critiques écrites dans le Washington Post, que Bezos avait acheté en 2013 en tant qu'investissement personnel, n'avaient pas été du goût de Riyad. Depuis lors, un rapport des Nations Unies a imputé la responsabilité de «l'exécution préméditée» à l'État saoudien et a soulevé des inquiétudes concernant la surveillance intérieure et extra-territoriale ainsi que la sécurité des proches contacts de Khashoggi.

En 2018, avant le meurtre du dissident, Amazon était en pourparlers pour construire des centres de données en Arabie saoudite qui auraient donné à l'américaine un meilleur accès au marché du Moyen-Orient et permis à MBS d'accélérer les plans ambitieux de son projet Saudi Vision 2030 élaboré pour transformer l’économie du pays, réduire sa dépendance au pétrole et moderniser sa société. Le Royaume veut clairement exploiter son emplacement géographique unique pour devenir «la plaque tournante mondiale connectant trois continents: l’Asie, l’Europe et l’Afrique».

Le meurtre de Khashoggi a suscité d'intenses critiques internationales à l'encontre de l'Arabie saoudite et a incité de nombreuses entreprises à couper les liens pendant un certain temps. Les négociations alors en cours avec Google, Warner Bros, Virgin Galactic et Virgin Orbit, les sociétés spatiales de Richard Branson n'avaient alors pas abouti. AMC Entertainment, la plus grande chaîne de cinéma au monde, avait suspendu un projet d'ouverture de 40 salles, alors que le pays venait de mettre fin à une interdiction de 35 ans en projetant un Marvel dans le premier cinéma de Riyad en avril 2018.

Fin 2018, le fonds d’investissement public saoudien avait investi ou engagé environ 100 milliards de dollars dans des investissements à l’étranger dans des entreprises telles que Tesla et Uber. Il était le principal contributeur de SoftBank Vision Fund à hauteur de 100 milliards de dollars. Le rang de l'Arabie saoudite parmi les plus grands investisseurs mondiaux, son besoin d'attirer des partenaires étrangers pour l'aider à sevrer son économie du pétrole et surtout la manne financière ne pouvaient laisser plus longtemps les acteurs dans le statu quo.

Le sable coulant sous les ponts, l'offre et la demande n'allaient pas attendre l'annonce du proche retrait de la direction d'Amazon de Bezos en début d'année pour se rencontrer à nouveau. Aujourd'hui, les entreprises technologiques occidentales reviennent dans la course avec leurs homologues asiatiques.

Le virus fait passer la technologie de la périphérie au centre de la scène des plans de transformation commerciale du royaume», Sam Blatteis, qui dirigeait auparavant les relations gouvernementales de Google dans le golfe Persique.

Les initiatives adoptées par l'Arabie saoudite dans le cadre de son objectif «Vision 2030» ont placé le Royaume au rang de pays le plus élevé au monde en termes de vitesse de progression dans le classement de l'indice des infrastructures numériques, alors que le Royaume a progressé de 40 places, au 8e rang du Groupe des vingt pays dans le rapport 2020 publié par les Nations Unies.

Le ministère de l'investissement saoudien s'attend à ce que d'ici 2022, l'utilisation d'Internet en Arabie saoudite atteigne 82,6% de la population contre 73,2% en 2017. Avec une jeune population (60% a moins de 35 ans) de près de 35 millions d'habitants, près des trois quarts des Saoudiens sont connectés aux médias sociaux, plus qu'aux États-Unis et en Chine.

L’Arabie saoudite a marqué un jalon en novembre dernier après le couronnement de la première licorne technologique du pays et première fintech du Moyen-Orient. L'américaine Western Union, la plus grande société de transfert d'argent au monde, a pris une participation de 15% pour 200 millions de dollars dans le portefeuille mobile STC Pay, la première fintech agréée par l'Autorité monétaire saoudienne et filiale à 100% de Saudi Telecom Company.


Huawei au centre d'enjeux multiples

Le Royaume a besoin de créer un environnement fertile de premier plan pour les investisseurs afin qu'ils puissent attirer les dernières innovations technologiques, ouvrir de nouveaux marchés et à accélérer le développement entrepreneurial. A cet effet, il entretient une relation de 20 ans avec la géante chinoise de la technologie, Huawei, qui «a joué un rôle déterminant dans le développement de l’Arabie saoudite, en collaborant avec le gouvernement et des entreprises privées pour améliorer l’infrastructure technologique de notre pays», a déclaré Khalid Al-Falih, le Ministre de l’investissement. L'administration saoudienne des données et de l'intelligence artificielle, collabore déjà avec la chinoise pour utiliser l'IA afin de reconnaître la langue et les caractères arabes.

En janvier, Huawei a annonçé l'ouverture prochaine de son plus grand flagship store en dehors de la Chine. La date d'ouverture du nouveau magasin, qui sera à Riyad, n'a pas encore été annoncée. Selon Saleh Al-Saleem, de l'Université King Saud, «l'accord impliquera certainement des programmes de formation pour transférer la technologie. Un investissement par une entreprise de cette taille sur le marché saoudien est une reconnaissance du secteur technologique dans le Royaume.»

Il est intéressant de voir que l'Arabie saoudite maintient ses liens avec Huawei, malgré le conflit commercial déclenché par Trump et la volonté américaine de ne pas voir ses alliés militaires utiliser la technologie de la chinoise. De toute évidence, le Royaume a ignoré les recommandations des États-Unis, alors que l'ancien président Donald Trump avait choisi de ne pas prendre parti contre MBS suite au meurtre du journaliste du Washington Post, arguant que l'arrêt des ventes d'armes nuirait à l'alliance américano-saoudienne. Le président Trump avait même affirmé lui avoir «sauvé son cul», écrit le célèbre journaliste d'investigation Bob Woodward dans son livre "Rage".

Fin janvier, la nouvelle administration Biden a temporairement gelé les ventes d'armes à l'Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis, s'engageant à examiner une série d'accords d'armes controversés que Trump avait conclus avec les deux alliés américains dans les derniers jours de son mandat. Dans un Tweet, l'ambassade des Émirats arabes unis à Washington a déclaré: «Comme dans les administrations précédentes, les Émirats arabes unis prévoyaient un examen des politiques actuelles par la nouvelle administration

Appelant cela «une action administrative de routine», le porte-parole de la Maison Blanche a déclaré que l'examen «démontre l'engagement de l'administration en faveur de la transparence et de la bonne gouvernance, tout en veillant à ce que les ventes d'armes américaines répondent à nos objectifs stratégiques de construction de partenariats de sécurité plus forts, interopérables et plus compétents.»

L'administration Biden a subi la pression de ses homologues démocrates du Congrès pour tenir ses promesses électorales. Dès le début de sa candidature à l'élection présidentielle, Biden, avait promis de cesser de soutenir l'intervention militaire de l'Arabie saoudite contre les groupes rebelles houthis au Yémen.

Afin de nuire davantage à l'activité de Huawei, l'administration Trump avait resserré l'interdiction de commercialisation des technologies américaines par les entreprises étrangères, notamment les puces électronique TSMC. Or, les perspectives de la chinoise sont de plus en plus incertaines car sa gamme de puces Kirin qui équipe le haut de la gamme de ses smartphones utilise ces technologies.

Le vent ne semble pas tourner en faveur de l'entreprise chinoise. Aux États-Unis, le changement de présidence a quelque temps laissé planer un peu d'espoir de voir les sanctions économiques s'alléger pour Huawei et ses fournisseurs. Mais la nouvelle administration américaine a conservé la ligne tenue par Donald Trump. D'après Reuters, elle se serait même durcie, et l'administration Biden aurait modifié récemment les licences permettant aux entreprises de faire affaire avec Huawei, les empêchant d'utiliser les équipements "avec ou dans des appareils 5G" ou encore dans "l'armée, la 5G, les infrastructures critiques, les centres de données d'entreprise, les applications cloud ou spatiales". Des sources citées par Reuters indiquent que ces changements pourraient perturber les contrats convenus précédemment avec Huawei.

La révision des licences et le durcissement des mesures vont compliquer encore un peu plus la vie du constructeur de smartphones et d'infrastructures 5G. Il y a quelques semaines, et pour sa seule branche mobile, il se disait que les difficultés en approvisionnement de la marque ne lui permettraient pas de produire plus 80 millions de smartphones en 2021.


Google et Alibaba se partagent le Cloud

Du côté des investissements américains dans le Royaume, Google et le monopole pétrolier d'État Saudi Aramco se sont mis d'accord fin décembre pour fournir une infrastructure cloud à l'Arabie saoudite. Les liens technologiques entre le Royaume et la société de Mountainview surviennent alors que Google contruit un réseau de fibre optique qui reliera l'Europe et l'Inde via Israël et l'Arabie saoudite. Le projet de câble sous-marin de 5000 miles, appelé Blue Raman, devrait coûter 400 millions de dollars. L'américaine a également annoncé son intention de lancer un centre de cloud computing au Qatar, qui fait l'objet d'un blocus régional dirigé par l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, Bahreïn et l'Égypte depuis 2017.

Google ne mentionne pas ses opérations de câble sous-marin dans ses rapports financiers, mais Haaretz estime qu'elle a investi 47 milliards de dollars en 2016-2018 dans ce qu'elle nomme «l'amélioration de l'infrastructure de Google Cloud». Cet investissement impliquait l'érection de 134 fermes de serveurs et de 14 câbles sous-marins à fibre optique.

Le géant de la recherche est en concurrence avec Microsoft et Amazon sur le marché mondial en pleine croissance du cloud computing et des câbles sous-marins traditionnellement détenus et exploités par des entreprises de télé-communications. Google opère actuellement dans 24 régions avec 73 zones de disponibilité, moins que ses principaux concurrents Microsoft Azure et le leader du marché Amazon Web Services, mais plus qu'Alibaba qui a néanmoins déployé des centaines de centres de données cloud dans 22 régions du monde. Statista évaluait en octobre dernier le marché mondial du cloud à $364 milliards en 2022 (SaaS, IaaS, PaaS, BPaaS, DaaS).

Amazon Web Services a lancé l'année dernière sa première région cloud au Moyen-Orient, à Bahreïn, desservant des clients locaux de premier plan tels que la banque émiratie Emirates NBD et le service de covoiturage Careem. Microsoft a lancé son offre aux Émirats arabes unis à peu près au même moment, faisant de Google un nouvel entrant sur la scène régionale.

Le 30 décembre dernier, Saudi Telecom et le fond de capital-risque sino-saoudien eWTP Capital Arabia ont annoncé conjointement la mise en place d'un partenariat avec les services cloud d'Alibaba pour fournir des services de cloud computing hautes performances au pays. Les deux parties se sont engagées investir un milliard de dollars, à raison de 500 millions de dollars chacune au cours des cinq prochaines années.

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